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| un nouveau panneau indicatif bien précieux aux MRAH |
C’est à croire qu’un certain nombre d’institutions culturelles ne se s’inquiètent pas trop de frustrer leurs usagers.
Par exemple, des musées n’ont-ils pas conscience du fait que leurs entrées sont de plus en plus chères et que nombre de leurs visiteurs seront déçus car le « must » de leur collection n’est pas exposé temporairement ou quasi la moitié de leurs salles sont fermées pour travaux, voire par manque de gardiens ou pour faire des économies, de chauffage, d’électricité ?
L’agacement du public est d’autant plus fort s’il n’a pas été prévenu de ces « absences » avant qu’il n’achète son ticket.
En fait, le plus inconvenant, c’est que le monde muséal n’a pas mis en place jusqu’à présent, et depuis des lustres, un élément de sa déontologie qui concernerait ce thème précis.
Par ses plaintes successives, le visiteur actif pourrait donc tenter de mettre en exergue cette thématique, avec des propositions de solution, auprès des musées eux-mêmes, des médias et du monde politique.
Chaque fois qu’une de ces plaintes aboutit à une évolution en faveur des visiteurs, c’est la fête. Et il convient d’en parler, de décrire les différentes phases du combat mené, en espérant faire des émules.
Aujourd’hui, célébrons un ancien ministre et l’actuelle direction du Musée Royal d’Art et d'Histoire (MRAH) établi à Bruxelles.
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| Dans le musée Magritte |
Bruxelles, Liège, Aix-En-Provence
Il y a déjà eu d’autres pressions d’usagers qui ont abouti en 2020, 2022 et 2023.
En 2018, David H. dépose plainte auprès du Musée Magritte de Bruxelles car de nombreuses œuvres dont trois parmi les plus renommées ne sont pas exposées (« Le Retour », « Le Domaine d’Arnheim » et « L’Empire des Lumières »). Il n’en a pas été averti avant achat de son ticket. Le musée refuse de rembourser celui-ci. L’usager fait alors appel au Médiateur Fédéral puisque cette façon de réagir est conseillée dans le règlement du musée. Le travail de ce dernier s’achèvera par un remboursement réglé par le musée à David H. le 9 juin 2020.
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| L’Empire des lumières, l’une des toiles les plus connues du Musée Magritte… très souvent exposées à l’étranger. |
Instructif : le Médiateur Fédéral argumente le changement d’attitude du Musée Magritte à partir des deux textes légaux suivants :
- Un extrait du Code civil : « Le vendeur est tenu d'expliquer clairement ce à quoi il s'oblige. Tout pacte obscur ou ambigu s'interprète contre le vendeur ».
- Le texte d’une obligation administrative au niveau fédéral : « L'administration doit utiliser un langage clair et compréhensible, sa communication doit être efficace. Elle doit veiller à utiliser des canaux de communications diversifiés et adéquats pour toucher le plus grand nombre de citoyens concernés ».
Ce qui est particulièrement significatif dans ce cas, c’est de découvrir sur les réseaux sociaux, à l’époque du dépôt de cette plainte, combien d’autres visiteurs avaient exprimé leur mécontentement :
- Un beau musée présentant une très belle collection des œuvres du peintre, mais beaucoup de frustration car de nombreuses peintures ont été prêtées à New-York. Compréhensible, mais nous aurions aimé en être informés. Ticket d’entrée à 10 €.
- Allez visiter les autres musées ou, si vous aimez Magritte, allez visiter la boutique !
- Des œuvres majeures manquent.
- Navrant d’apprendre après paiement des tickets qu’une partie de la collection est absente pour prêt. Pièces manquantes remplacées par œuvres faites en 2018 par peintre contemporain.
- Impression de bouche trou.
- Déçu. Je m’attendais à voir les œuvres les plus connues de Magritte. Je les ai photographiées à la boutique. Un comble !
- Intéressant mais pas complet.
- Très beau musée mais l’entrée est un peu chère pour les œuvres de Magritte que nous voyons, certaines intéressantes, mais manquent les plus importantes (…).
- Musée sympa mais attention ne venez pas exprès pour les peintures les plus connues. Elles n’étaient pas là quand j’ai eu l’occasion de visiter le musée.
- Très beau musée, très aéré. Dommage, c’est après avoir franchi l’entrée que nous apprenons que des tableaux ont été prêtés aux USA… et qu’ils sont remplacés par un autre peintre. Visite très agréable malgré tout, avec une vraie volonté de décrire la vie de Magritte.
- Très déçu. Beaucoup d’œuvres majeures ne sont pas exposées car en déplacement à l’étranger. Le musée manque d’explications hors audioguide, ce n’est pas très ludique.
- Beau lieu, dommage qu’une partie des toiles étaient aux USA.
- Un peu décevant car les plus belles œuvres sont en prêt à San Francisco. Intéressant malgré tout.
- Ceci n’est pas un musée… Blague à part, nous avons appris après avoir payé les tickets d’entrée que, jusqu’en octobre 2018, toutes les œuvres intéressantes et connues de Magritte ne sont pas là mais à San Francisco. Leur absence a été remplacée par un autre peintre largement influencé par Magritte. Du coup, la visite a été beaucoup moins intéressante. J’aurais aimé être prévenu de l’absence de ces œuvres phares avant de payer l’entrée… Mais le lieu est sympa…
- Magritte sans Magritte, il manque l’essentiel de l’œuvre remplacée par un sous produit « à la manière de »… sans talent. Seul, le prix d’entrée et le personnel restent inchangés, l’un en trop, les autres en pas assez ».
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| Deux des sept grandes salles du rez-de-chaussée de la Fondation Vassarely dont l’une n’est pas accessible aux visiteurs. |
Encore deux autres exemples.
En 2022, à Aix-En-Provence, suite à une plainte, la Fondation Vassarely accepte d’indiquer à son comptoir qu’une des sept salles du rez-de-chaussée qui exposent des œuvres monumentales n’est pas accessible pour travaux.
Une autre réclamation en 2023 mène Pierre Paquet, le Directeur des Musées de la Ville de Liège, a concrétiser efficacement son annonce au futurs visiteurs de La Boverie des titres des œuvres momentanément nos exposées (notamment sa célèbre toile de Picasso).
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| La grande toile de Picasso qui quitte souvent les cimaises de la Bovenie pour être exposée dans diverses expositions. |
Constats négatifs en 2018 et 2022
En mars 2018, au MRAH, une institution fédérale située au Cinquantenaire à Bruxelles, l’un des plus vastes musées de Belgique, je souhaite admirer l’un des « must » du fond permanent constitué par un original des statues de l’île de Pâques (6,5 tonnes; 3,5 mètres en hauteur).
J’achète mon ticket. Lors de cette visite, il me sera impossible de découvrir cette œuvre ramenée à Bruxelles en 1934. En effet, elle a été incorporée dans l’exposition temporaire « Oceania, Voyages dans l’immensité » qui, elle, se visite avec un autre ticket payant.
Je n’adresserai pas un courrier au musée. Je m’en mordrai les doigts environ quatre années plus tard car un cas de figure analogue s’y représente. Le 28 août 2022, impossible à nouveau de découvrir cette statue. Cette fois-ci, la salle qui l’abrite n’est pas accessible.
Voilà pourquoi j’envoie le 1er septembre 2022, une plainte où je détaille ce nouveau constat, avec quelques propositions :
« Je n’ai vu aucun avis sur ce fait à l’accueil du musée. Sur le site internet, on peut lire ce jour-là : «Venez vous immerger dans le monde oriental en croisant des Bouddhas d'Asie et voyager jusqu'à l'autre bout de la terre pour apercevoir une gigantesque statue de l'Île de Pâques ». Il conviendrait peut-être de prévoir sur ce site, à un endroit proche de celui où le public peut réserver sa tranche horaire et payer sa visite, une case régulièrement actualisée : « Voici les œuvres de notre patrimoine qui ne sont pas actuellement accessibles au public ».
De plus, à l’entrée du musée: une pile de son dépliant où l’œuvre qu’il est impossible d’admirer est la seconde renseignée dans sa rubrique « Des chefs-d’œuvre uniques » : on peut y lire « Faites connaissance avec nos incontournables : (…) une impressionnante statue de l’Île de Pâques, offerte à la Belgique par les autorités chiliennes et ramenée à bord du Mercator » (…).
Pour l’accueil au musée lui-même, ne serait-il pas utile de placer un avis sur le comptoir indiquant aux visiteurs qui veulent savoir quelles œuvres du patrimoine ne sont pas exposées qu’ils peuvent demander à pouvoir consulter une liste que leur fournira la personne qui vend les tickets?
Cette statue est une œuvre maîtresse du musée. Pour s’en convaincre, si on n’a pas lu les textes élogieux sur le site internet et dans le dépliant, il suffit de se promener dans le shop. Il y trône une imposante reproduction (environ 6 mètres de hauteur) de l’œuvre. Deux piles de livres axés sur l’Île de Pâques. À vendre, de petites figurines. Plusieurs exemplaires du livre « Museum in Strip » qui reproduit différents extraits de BD reprenant des statues de cette île dans leur scénario. Enfin, le grand catalogue « Les incontournables du musée » lui consacre une page.
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| Au Shop, on peut acheter trois réductions de la statue qu’on ne peut pas admirer dans la collection du musée. |
En 2022: du progrès
Bruno Verbert, le directeur général de l’institution, accuse réception de cette plainte le jour même de son envoi et me répond le 15 septembre 2022 :
« Veuillez accepter ici toutes nos excuses. Il est en effet fort regrettable que vous n’ayez pu être dûment informé préalablement à l’organisation de votre visite au musée. Le texte repris sur la page d’accueil de notre site web, faisant référence à la statue de l’Île de Pâques, a été modifié. Une rubrique « Salles fermées » est désormais également consultable sous l’onglet « Visiter » de notre site. Sous la rubrique « Collections », nous renseignerons aussi dès ce lundi (jour du retour de notre collègue du service Communication) que le colosse n’est malheureusement pas visible temporairement. Cela va sans dire, aussitôt cette œuvre rendue à nouveau accessible au public, nous ne manquerons pas de le communiquer via ce même canal. Enfin, concernant les salles fermées et autres pièces de collections rendues inaccessibles, nos collègues présents à l’accueil du musée restent également toujours disponibles pour bon renseignement. Au plaisir de pouvoir vous accueillir à nouveau prochainement au musée, nous vous prions d’agréer l’expression de nos salutations les plus cordiales ».
Il y a bien sûr dans cette réponse des avancées significatives. Reste cependant un point à résoudre. Le public n’est pas habitué à exercer ce droit à découvrir si telle ou telle œuvre est bien exposée. Comment pourrait-il imaginer que le personnel à l’accueil puisse lui fournir pareilles informations ? Il conviendrait donc qu’à l’entrée du musée un avis écrit informe de cette possibilité.
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| Dans le shop du MRAH: une immense copie. |
La solution complète commence à se mettre en place en 2024
Le 22 mars 2026, au cours d’une visite, je découvre que ce MRAH, alors sous la direction de Géraldine David, respecte enfin entièrement ce droit à être informé du fait que certaines de ses salles sont inaccessibles avant de payer sa place grâce à un avis placé de façon fort visible dans son entrée.
À côté d’un distributeur automatique de tickets, trône en effet un avis qu’il est impossible d’ignorer. Son texte est proposé en français, néerlandais et anglais: « Nous sommes au regret de vous informer que les salles Antiquité son fermées au public pour une durée indéterminée. Nous vous prions de nous excuser pour ce désagrément et vous invitons vivement à découvrir nos autres salles d’expositions ».
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| L’avis informatif qui trône à côté du distributeur automatique de tickets du MRAH. |
Qu’est-ce qui a permis ce changement concret?
Voici un communiqué de presse diffusé le 29 octobre 2024: « En attendant l’élaboration d’un prochain gouvernement fédéral, la L.U.C. (La ligue des usagers culturels, association que je préside) voit se concrétiser une promesse qui lui a été faite, à plusieurs reprises durant la dernière législature, par le secrétaire d’État (socialiste) Thomas Dermine.
Pour les musées fédéraux, il s’agit de la reprise de l’essentiel du « Code des Usagers Culturels ». Depuis dix-huit ans (2006), celui-ci doit être appliqué par plus de quatre milles opérateurs culturels subsidiés par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Cette décision a été prise par le Comité de direction de la politique scientifique (BELSPO). Elle va avoir un impact non négligeable sur le quotidien du public culturel. En effet, le 25 avril 2024, le cabinet du secrétaire d’État Dermine avait expliqué à la L.U.C. : « Nos musées fédéraux savent bien indiquer les devoirs des visiteurs, mais moins leurs droits. Bien entendu, le droit général de la consommation s'applique également au public culturel, mais la question est de le préciser ».
Cependant il convenait que chaque musée fédéral y souscrive, ce qui a pris ensuite beaucoup de temps. C’est désormais le cas. Les sites internet du Musée Magritte, du Musée Oldmasters, du Musée des Instruments de Musique, du MRAH, etc. donnent depuis peu accès, d’une part, à leur traditionnel « Règlement des visiteurs » (les devoirs du public) et, d’autre part, ce qui est nouveau, à cette « Charte des visiteurs » (les droits du public) ».
Cette nouvelle obligation impose de fournir aux usagers avant le paiement de leurs billets d’accès « une information la plus complète possible sur la nature de l’activité ».
Se pose ensuite une autre question : au moment où une ou de nombreuses œuvres maîtresses, ou de diverses salles d’un musée sont inaccessibles pendant un certain temps, est-il normal qu’en Europe certaines institutions diminuent durant cette période-là leur prix d’entrée… mais d’autres, pas ? Mais ne gâchons pas notre plaisir du combat remporté au MRAH.








